朝日新聞

3月14日2019

Comme une blessure ancienne, soudain, dans l'esprit d'un vieil homme, l'image d'une mort se ravive en lui, et son coeur se met à battre.

À Paris, au début de l'automne 93, sur l'avenue Kléber qui rejoint la place Charles de Gaule, un homme âgé a posé un genou sur le trottoir pavé. Pour rendre hommage à une femme morte dont il ne connaissait ni le visage ni la vraie personnalité, il a déposé un modeste bouquet de fleur. La seule chose qu'il sait c'est que là où il se trouve, le dimanche 30 mars 1969, celle qui s'est immolée par le feu, mettant fin à une vie encore jeune, s'appelait Francine Leconte.

Mais l'image de cette mort cruelle, en pleine rue, poursuivait cette homme, Gorô Gô. Il a fait de la mort de cette femme une chanson intitulée « Le Cas de Francine ».

Ce jour-là, le terrible suicide de Francine n'a pas vraiment attiré l'attention. Quelque soit le journal, il n'a eu droit qu'à une brève de quelques lignes.

« Francine, 30 ans, dimanche à deux heures du matin, sur l'avenue Kléber, qui s'est aspergée d'essence avant de s'immolée, est morte dans l'ambulance qui la conduisait à l'hôpital. La femme, qui a plusieurs reprises avait été traitée pour troubles psychologiques et aurait été traumatisée par les évènements du Biafra, portaient sur elle des coupures de journaux sur le sujet. » (Le Monde)

« Les évènements du Biafra » correspondent à la déclaration d'indépendance en 1967 de la République du Biafra par l'ethnie Igbo au Nigéria et la guerre civile qui s'en est suivie. Cette guerre a duré 2 ans et demi environ et a fait plus d'1 million de morts, victimes de massacres et de famine.

Le journal Asahi, dans son édition du soir du 31 mars, a évoqué la mort de Francine dans un très bref article intitulé : « Une femme s'immole par le feu ».

Le bar à chanson Bun de Kôga Tsuromu (74 ans), lui-même chanteur, se trouve dans un immeuble de l'avenue Hitotsugi à Akasaka et a ouvert en 1968. M. Gô, habitant à l'époque dans le quartier, était un habitué de ce bar, où seulement une dizaine de clients pouvaient s'installer. De 7 ans l'aînée de Kôga, M. Gô était un homme d'une grande vitalité aux yeux exorbités. M. Kôga se rappelle particulièrement de sa voix de stentor qui pouvait se faire entendre de n'importe qui dans le brouhaha le plus complet.

« Hier, enfermé aux toilettes, j'ai trouvé dans l'édition du soir un truc qui m'a frappé et qui pourrait faire, je crois, de bonnes paroles de chanson. Tu veux pas vérifier ? »

C'est ainsi que M. Gô, toujours d'humeur joyeuse, a posé la question, le soir du 1er avril 1969.

M. Kôga, qui aimait à traduire les paroles de chansons françaises, a montré un vif intérêt pour le mot « baai », peu usité d'habitude dans les chansons.

Mais M. Kôga n'avait pas du tout fait attention à cette brève dans le journal à propos du suicide d'une Française qui avait été une révélation pour M. Gô.

24 ans après la sortie de la chanson « Le cas de Francine », M. Gô s'est rendu à Paris sans dévoiler son intention véritable. Il a fait paraître une annonce dans un journal parisien, demandant à la famille de Francine de le contacter, puis il a attendu un mois, en vain, enfermé dans une chambre d'hôtel à attendre que le téléphone sonne.

Après l'entrée étroite, en haut d'un vieil escalier de bois qui grince, se retournant en faisant racler ses fines chaussures, Mama Yôko apparaît.

« Les paroles de cette chanson sont celles que je préfère le plus. Par exemple : si on racontait ce qui s'est vraiment passé, tu ne serais pas une gentille petite fille... Mais M. Gô hurlait "C'est pas la seule chanson que j'ai composé, bordel ! J'ai pondu aussi la musique pour le chocolat Sakuma no Tchao !" »

Gorô Gô passait régulièrement, jusqu'en 1995, au bar Ciné Stock que tient Mama Yôko dans un coin du quartier Golden Gai à Shinjiku. 

Dans ce bar composé d'un unique comptoir et de six tabourets, la nature loquace de M. Gô lui permettait de monopoliser la parole et, avec son appareil photo, il essayait par tous les moyens de prendre des clichés des jeunes filles alentour, afin de compléter ses albums.

« C'était quelqu'un rempli d'énergie, avant son voyage à Paris. Il voulait peut-être rencontrer la famille de Francine pour en finir avec quelque chose, je ne sais pas, en tout cas, après son retour, il  est devenu étrangement plus irascible. »  

Même avec une démarche d'ivrogne, à moins d'une minute du Ciné Stock, se trouve le bar Okutei, que M. Gô fréquentait également. Le propriétaire de ce bar (situé au-dessous d'une pièce à tatami qui servait autrefois de chambre de passe), M. Akihiko Okuyama (61 ans) se rappelle avec une certaine nostalgie : « C'était un homme qui ne parlait que de politique et de femmes. C'était un incorrigible révolté... »

Quand M. Gô était totalement ivre, M. Okuyama l'entendait avec volubilité reparler de la révélation qu'avait été pour lui le suicide de Francine.

« Parole et musique, il avait écrit cette chanson d'un seul jet. Tout s'était mis en place comme par magie. C'était la première fois qu'il vivait, dans sa carrière de compositeur, un tel moment miraculeux.

Grâce à cette chanson, il recevait mensuellement de substantielles royalties, il m'a même un jour montré, contre mon gré, son livret d'épargne. Je ne sais pas quelle était son intention quand il a décidé de rencontrer la famille de Francine. Je l'ai entendu murmuré mystérieusement, avant de s'envoler pour Paris : "c'est qu'il y a une confession à faire". »

Finalement, à partir de 1995, M. Gô a cessé de fréquenter le Okutei.

Le jour où Francine mettait fin à ces jours (30 mars 1969), à Sanrizuka (Narita), Noriko Shintani (62 ans), trempée par une pluie torrentielle, était malmenée par la police anti-émeute.

Ce jour-là, elle s'est jeté pour la première fois dans la bataille de Sanrizuka pour empêcher la construction de l'aéroport de Narita. Frappée, rampant sur des chemins de boue, paniquée, c'était la première pour elle d'être au prise avec une telle exaltation.

Née à Hokuto (dans le sud de Hokkaido) où elle passe son enfance, puis à l'âge de 18 ans venue à Tokyo avec le rêve de devenir chanteuse, Mme Shintani chantait dans un club de Toranomon, mais commençait à être déçue de l'aspect purement commercial du show-business. Inversement, un sentiment de fraternité grandissait en elle pour ces luttes pacifiste et anti-pouvoir des étudiants de sa génération qui s'engageaient à coeur perdu et avec sincérité dans de grandes causes.

Quelques jours après son retour de Sanrizuka, au club de Toranomon, M. Gô lui a tendu une partition en lui demandant de chanter.

M. Gô, un habitué du club, aimait bien la jeune Shintani (qu'on appelait « Non-ko »).

Quand Shintani a compris que le thème de la chanson provenait de l'histoire d'une Française qui s'était suicidé pour protester contre la tragédie du Biafra, elle a éclaté en sanglots.

« Le fait que M. Gô ait remarqué ce tout petit article dans le journal tient du miracle, je pense. Ça dépasse l'entendement qu'une telle chanson ait pu sortir à cette époque. »

Une semaine après le décès de Francine, M. Gô présentait une maquette (Shintani chantait en japonais et M. Kôga en français) aux maisons de disques et c'est Columbia qui accepta de la produire. M. Izuka (71 ans), responsable à l'époque, se rappelle : « La maquette était en tous points parfaite. Je n'avais jamais rien attendu de tel. »

« Il avait beaucoup de talent mais sa vie était un peu désordonnée. Il affirmait qu'il s'était remarié pour la huitième fois. Je lui ai demandé comment il pouvait divorcé si facilement. Il a dit simplement qu'il suppliait à genoux sa femme de divorcer en promettant de tout lui laisser, car il n'était pas matérialiste. Il m'a également révélé qu'il voulait se rendre sur la tombe de Francine. Je pense qu'il avait vraiment de l'attachement pour cette femme. »

La dernière fois que Yôko Mama a vu M. Gô c'était il y a une dizaine d'années. Sur l'avenue Yasukuni (Shinjuku), M. Gô était debout, sans bouger, hagard. Après quelques hésitations, Yôko a essayé de le saluer en lui tapant sur l'épaule, mais il n'a pas réagi. Il était comme possédé, dit-elle, et le néant qu'il semblait fixer donnait la chair de poule.

En fait, en 1993, M. Gô a proposé à Mme Shintani de l'accompagner à Paris.

« Il m'a dit qu'il voulait à nouveau collaborer avec moi. Il est venu m'expliquer, un peu pitoyablement, sa volonté de faire un come back. Il prévoyait que la rencontre avec la famille de Francine allait faire l'actualité et que ce serait alors une bonne occasion de retrouver le succès. J'ai l'impression qu'il était suivi depuis toujours par l'esprit de Francine. »

Mme Shintani s'est alors sentie oppressée par le ressentiment de M. Gô. Il semblait l'accuser d'avoir fait croire à tout le monde que cette chanson c'était elle qui l'avait composée. L'amitié des débuts s'était transformée en suspicion mutuelle.

Ensuite, presque tous ceux qui connaissaient M. Gô ont perdu contact avec lui. D'après sa famille, qu'il ne voyait pas beaucoup, il est mort seul à l'hôpital en mai 2002.

Francine Leconte vivait seule dans un appartement de la rue du Tunnel (Paris, 19e arrondissement). Née en Martinique, elle était fonctionnaire comme son père. « Elle vivait selon des habitudes très régulières », ont pu témoigné ses voisins à l'époque. L'immeuble, construit à la fin du XIXième siècle, résiste au temps.

 
 
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Nous avons du monde une représentation verbale, petite abstraction pour les jours de pluies.

 
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